j ai dix ans
Dix ans, l’âge des cartables trop lourds, des genoux écorchés, des anniversaires bruyants et des rêves démesurés. À dix ans, on devrait se demander si on sera footballeur ou astronaute. Pas si la chimio fera encore tomber les cheveux.Ce matin-là, je sonne chez lui pour un soin à domicile. C’est sa mère qui ouvre. Le même sourire fatigué, la même politesse presque excessive, comme si elle s’excusait déjà de déranger. Dans l’appartement, tout est à sa place. Trop à sa place. Un intérieur rangé avec une précision presque clinique, comme si le désordre avait quitté les lieux en même temps que l’insouciance.Lui est assis sur le canapé. Casquette vissée sur la tête, regard vif, sourire espiègle. Il me dit bonjour comme un grand. Une maturité précoce, qui n’est jamais un compliment quand elle s’impose si tôt.Je prépare le matériel. Il observe chaque geste, attentif, presque curieux. Il sait déjà. Il sait trop. À dix ans, il connaît le vocabulaire médical mieux que certaines tables de multiplication.— Ça va piquer un peu, mais pas longtemps, je dis. La phrase rituelle.Il hoche la tête. Pas de larmes. Pas de plainte. Juste cette façon de serrer les dents qui vous broie le cœur et vous rappelle que le courage, parfois, n’a rien d’héroïque. Il est juste nécessaire.Pendant que je soigne, il parle de son jeu vidéo préféré. D’un copain qu’il ne voit plus trop. De l’école qu’il suit « quand il peut ». La maladie est là, omniprésente, mais lui fait comme si elle n’existait pas. Comme une invitée gênante qu’on tolère sans jamais la nommer.Sa mère observe en silence. Les parents d’enfants malades ont un regard particulier. Un mélange d’amour infini, de peur constante et d’épuisement profond. Ils deviennent experts en dossiers médicaux, en délais administratifs, en salles d’attente. Ils vieillissent plus vite. Mais ils tiennent debout. Toujours.Quand j’ai terminé, il me pose la question, simplement :— Tu crois que je pourrai rejouer au foot bientôt ?Je ne mens pas. Je contourne. Je parle de patience, de courage, de petites victoires. De ce qu’on peut faire aujourd’hui. Il sourit. Il y croit. Et moi aussi, parce que je n’ai pas le droit de faire autrement. Parce que, dans ce système qui parle souvent de chiffres, de budgets et de réformes, l’espoir reste parfois le seul soin non remboursé mais indispensable.En repartant, je me dis que ce quartier en a vu des souffrances. Mais celle-ci est différente. Injuste. Brutale. Un enfant ne devrait jamais connaître les couloirs d’hôpital mieux que les cours de récréation. Un enfant ne devrait jamais apprendre la patience avant l’insouciance.Et pourtant, il affronte. À sa manière. Avec sa casquette, ses silences et son courage d’enfant.Moi, je ne fais que passer. Lui, il se bat.Et dans ce combat-là, je ne suis pas seulement infirmier.Je suis témoin.D’une enfance suspendue.Et d’un pays qui, parfois, oublie que derrière chaque ligne budgétaire, il y a un enfant de dix ans qui demande juste quand il pourra rejouer au foot.